Le Boudhisme

Le bouddhisme est une religion et une philosophie dont les origines se situent en Inde aux VIe – Ve siècles av. J.-C. à la suite de l’éveil de Siddhartha Gautama à Bodhgaya dans le Bihar et de la diffusion de son enseignement.

Les notions de dieu et de divinité dans le bouddhisme sont particulières : bien que le bouddhisme soit souvent perçu comme une religion sans dieu créateur[n 1], cette notion étant absente de la plupart des formes du bouddhisme[n 2], la vénération et le culte du Bouddha historique Siddhartha Gautama en tant que bhagavat jouent un rôle important dans le Theravāda tout comme dans le Mahāyāna, qui voient en ce personnage un être éveillé doté d’un triple corps[n 3].

Le bouddhisme, à travers ses différentes écoles, présente un ensemble ramifié de pratiques méditatives, de rituels religieux (prièresoffrandes), de pratiques éthiques, de théories psychologiquesphilosophiquescosmogoniques et cosmologiques, abordées dans la perspective de la bodhi, « l’éveil ». À l’instar du jaïnisme, le bouddhisme est à l’origine une tradition shramana, et non brahmanique comme l’est l’hindouisme[n 4].

Étymologie

Originellement, en sanskrit, pour parler de la doctrine du Bouddha, on utilise le plus souvent l’appellation buddhadharma (ou, en palibuddhadamma), mots signifiant « dharma [enseignement] du Bouddha », à côté d’autres appellations, parmi lesquelles dharmavinaya (enseignement et discipline [vinaya]) et śāsana (enseignements)[n 5], et par la suite, la traduction de ces termes dans les langues (chinoisjaponaiscoréenvietnamien…) des pays où le bouddhisme s’est diffusé et implanté[1],[2].

Le mot « bouddhisme », au sens de « système religieux fondé par le Bouddha en Inde », est un néologisme apparu dans les langues européennes au début du XIXe siècle — et d’abord en anglais, langue dans laquelle on trouve la première occurrence de Boudhism en 1800 ou 1801 puis Buddhism en 1816, mot créé sur Buddha avec ajout du suffixe ism[3],[4],[5]. C’est dans des revues savantes qu’on le rencontre d’abord, revues elles-mêmes créées à la suite de l’intérêt croissant de l’Empire britannique et de l’Empire français pour l’Orient[6].

Un bouddhisme ou des bouddhismes ?

Bien souvent, le bouddhisme est vu comme une sorte de monolithe, et en France essentiellement sous la forme du bouddhisme tibétain, avec le bouddhisme Theravada, ainsi que le bouddhisme zen, tandis que d’autres écoles comme la Terre pure, le Shingon ou le Tendai sont très peu voire pas du tout connues[14]. Et les Occidentaux peuvent penser avoir affaire à des formes du bouddhisme originel (en particulier pour le Theravada), alors que ces formes que nous connaissons aujourd’hui ont toutes traversé les siècles et connu donc d’importantes évolutions. On peut aussi se heurter aux différences dans les pratiques et les croyances entre bouddhistes occidentaux et bouddhistes d’origine asiatique[15].

Article connexe : Histoire de la diffusion du bouddhisme en Occident.

Plusieurs traditions bouddhistes

Diffusion du bouddhisme et de ses principaux courants.

La longue histoire du bouddhisme, faite de rencontres et de confrontations avec d’autres religions, de réflexions et de controverses au sein des communautés bouddhistes, a abouti à la constitution de nombreuses variations, potentiellement très différentes les unes des autres. « Il s’avère donc vite présomptueux de définir l’unité du bouddhisme par-delà la foi de ses fidèles en l’authenticité et la valeur de l’expérience du [Bouddha][16]. »

Un bouddhisme « authentique » ?

Dans ces conditions, la tendance peut être de s’en tenir à quelques idées et représentations simples, qui devraient, pense-t-on, être partagées par les membres de tous les courants bouddhistes, depuis les origines. L’unité des différentes traditions bouddhistes est alors assurée par un « tronc commun », qui consiste en « la doctrine primitive prêchée par le Bouddha[23]. » La quête du bouddhisme « originel » a occupé une grande place aux débuts de la bouddhologie, aboutissant à l’image d’un bouddhisme initial rationnel et antiritualiste, qui aurait ensuite dégénéré dans des formes plus ritualistes et superstitieuses, suivant un schéma de pensée de « déclin de la Loi » déjà présent dans les écrits bouddhistes[24], qui a suscité dans diverses communautés bouddhistes un mouvement de retour aux écritures fondatrices (ce qui a pu être qualifié de « protestantisation du bouddhisme »)[25]. Il reste néanmoins impossible pour les spécialistes de s’entendre sur le profil qu’aurait eu le bouddhisme originel, en l’absence de sources écrites remontant à cette époque (les écrits les plus anciens sur la vie et les enseignements de Bouddha qui soient connus auraient été codifiés au plus tôt au Ier siècle av. J.-C.)[26].

Le bouddhisme et les autres religions

En effet, dans tous les pays où il a pris pied, le bouddhisme a pu coexister avec les autres religions et courants de pensée présents (Brahmanisme/Hindouisme dans le monde indien en Asie du sud-est, Confucianisme et Taoïsme en ChineShinto au JaponBön au Tibet, etc.), car il se focalise sur le développement spirituel[32]. Plusieurs chercheurs ont souligné qu’il ne s’intéresse pas à tous les domaines couverts par les activités rituelles, ce qui explique que les dieux de ces religions aient pu être vénérés par des bouddhistes, du moment qu’ils étaient invoqués pour des affaires terrestres. En revanche, dès lors qu’il s’agit d’affaires concernant ce qui est transcendant, de leurs préoccupations au moment de la mort, ils se tournent exclusivement vers les enseignements de Bouddha[33],[34]. Selon Williams, Tribe et Wynne, « être bouddhiste n’implique pas un rejet complet des autres religions ou pratiques religieuses. Dès le début, le bouddhisme a coexisté avec d’autres religions, se structurant autour d’elles comme une sorte de « méta-religion » vouée à ce qu’elle considère comme l’objectif suprême d’enfin mettre fin à la souffrance »[35]. Le bouddhisme a donc pu souvent être présenté comme une religion tolérante envers les autres. Mais selon B. Faure ce serait trompeur, car « il s’agit en réalité d’une tentative de mainmise : les dieux indigènes les plus importants sont convertis, les autres sont rejetés dans les ténèbres extérieures, ravalés au rang de démons et, le cas échéant, soumis ou détruits par des rites appropriés[36]. »

Avant l’époque moderne, la plupart des Bouddhistes n’ont pas tenté de distinguer ce qui est proprement bouddhiste de ce qui ne l’est pas. Les spécialistes du bouddhisme parlent souvent de « religion populaire » pour les formes de croyances et de pratiques qui ne sont pas spécifiquement bouddhistes mais peuvent être pratiquées par des personnes désignées comme Bouddhistes. Cela regroupe notamment les cultes de divinités locales, les rites de type chamanistique, ainsi que les cultes domestiques, notamment ancestraux. L’emploi de cette notion est controversé, car cela revient là encore à chercher à isoler un bouddhisme « pur » ou « authentique », artificiel, tout en reléguant et dépréciant les autres croyances et pratiques renvoyées dans la catégorie péjorative du « populaire »[37].

Le bouddhisme est-il seulement une religion ?

Pèlerins en route vers Lhassa.

Le bouddhisme est-il une religion, une philosophie, les deux, ou encore autre chose ? Le Petit Robert le qualifie de « doctrine religieuse », et le Petit Larousse de religion et philosophie. Autant dire qu’il est difficile de classer ce terme, inventé par les Occidentaux au début du XIXe siècle[12] et que la question suscite la perplexité[38]. En Occident en particulier, beaucoup se basent sur l’absence d’un Dieu éternel, créateur et personnel tel qu’on le trouve dans les monothéismes pour voir dans le bouddhisme une philosophie. Par ailleurs, le mot « religion » est un terme apparu en Occident que l’on appliquerait abusivement à des pratiques et doctrines de l’Inde comme l’hindouisme et le bouddhisme[39]. Terme difficile, voire impossible à définir — du moins n’y a-t-il pas de réel consensus entre spécialistes sur ce qu’on qualifie de « religieux »[40].

Une philosophie ?

Article détaillé : Philosophie bouddhiste.

André Bareau souligne que l’amour de la discussion, de la spéculation intellectuelle pure que l’on dit propres à la Grèce sont tout aussi développés en Inde[42] et David Seyfort Ruegg (en) affirme[43] qu’« il n’est sûrement pas exagéré de dire que la pensée philosophique constitue une composante majeure du bouddhisme ». Il est indéniable qu’il existe un « bouddhisme philosophique » ou une « philosophie bouddhiste », et que plusieurs docteurs ont produit des réflexions et débats philosophiques de très haut niveau, par exemple NagarjunaVasubandhu en Inde, Fazang en ChineKukai et Dôgen au Japon[44],[45]. En cela ils ont pu être comparés aux penseurs de la philosophie chrétienne et de la philosophie juive[46]. En revanche la question de savoir si on peut désigner le bouddhisme dans son ensemble comme une « philosophie » est discutée. Ainsi V. Eltschinger et I. Ratié considèrent que cette dénomination est souvent appliquée à tort au bouddhisme pour le distinguer du christianisme et de l’islam, mais qu’il faut le voir comme une religion ayant donné lieu à des traditions philosophiques importantes[47]. Cependant, des spécialistes estiment que le bouddhisme peut bien être considéré comme une philosophie, selon la définition que l’on retient, par exemple M. Siderits en prenant la définition de philosophie comme « investigation systématique des questions d’éthique, de métaphysique et l’épistémologie (ainsi que plusieurs domaines connexes) »[48] et D. S. Wright avec la définition d’« idées générales sur la nature du monde et le sens de la vie qui guident la vie quotidienne », ce qui ne correspond cependant pas selon lui à l’acception moderne de la philosophie en Occident, plus portée sur la logique et la raison[49]. En effet les œuvres de la philosophie bouddhiste ne s’inscrivent pas dans le cadre de la raison universelle mais restent vouées au but final de la délivrance bouddhique, et pour Faure « il n’est plus possible d’ignorer que le bouddhisme est, ce qu’il a toujours été pour la plupart de ses adeptes : un système métaphysique, mythologique et rituel »[50],[51].

Une religion ?

Selon Lionel Obadia, « bien qu’il paraisse échapper à toute tentative de classification conceptuelle[52], le bouddhisme est généralement présenté dans le vocabulaire de l’histoire des religions comme une religion universelle, de celles dont le message s’adresse à l’humanité dans son ensemble[53]. » Mais, relèvent certains spécialistes, contrairement à d’autres systèmes religieux, le bouddhisme ne s’appuie pas sur une révélation divine[54],[55], ni sur un Dieu suprême créateur, ni sur des Écritures sacrées, autant d’éléments qui caractérisent communément la « religion » en Occident[56].

Philippe Cornu[57], tout en soulignant qu’« il serait excessif de refuser catégoriquement de voir dans le bouddhisme un phénomène de nature religieuse, comme le font trop de bouddhistes occidentaux », appelle cependant à « revisiter ce que l’on entend ici [càd. avec le bouddhisme] par religion ». Car, dit-il : « il ne faut pas perdre de vue que le bouddhisme est d’abord et avant tout le Dharma, c’est-à-dire la connaissance intime de la nature fondamentale de la réalité, et que les formes religieuses qui l’habillent ne constituent que des conditions secondaires favorisant cette connaissance et la libération qui en résulte. » Le bouddhisme est parfois classé parmi les religions dharmiques[58],[59].

Fidèle recueilli devant le temple de la Mahabodhi, à Bodhgaya, haut lieu de pèlerinage bouddhique.

Cependant, relève B. Faure[n 7], le bouddhisme, « qui est sans conteste l’une des plus anciennes religions de salut[60] », a été très souvent considéré par l’orientalisme occidental (né au début du XIXe siècle) avant tout comme une philosophie, les savants européens et américains rejetant les aspects religieux que sont les éléments de rituel[n 8], de mythologie ou de métaphysique[61]. Ce discours fut repris par les élites autochtones, qui cherchèrent à mettre de côté les éléments de la tradition au profit des seuls aspects rationnels philosophiques, psychologiques ou éthiques du bouddhisme[62]. Démarche artificielle qui aboutit à « [une recréation ayant] peu à voir avec la réalité »[60]. Car nier les aspects rituels revient à créer un bouddhisme idéalisé qui masque des réalités sociologiques évidentes témoignant de la religiosité dans le bouddhisme en Asie (offrandes, lampes devant les autels, pèlerinages vers des lieux saints, rites funéraires, etc.) et de ce fait selon J.-N. Robert celui-ci a bien le caractère de religion, « entendu au sens naïf d’ensemble de pratiques et de croyances menant au salut »[63].

Pour Damien Keown (en), se demander s’il est une religion, une philosophie, une manière de vivre ou un code d’éthique oblige à repenser ces catégories, et aussi la signification de « religion ». À faire de la croyance en Dieu l’essence de la religion, on exclut le bouddhisme de cette catégorie. En revanche, avec une définition plus large et complexe — que Keown emprunte à Ninian Smart — intégrant plusieurs « dimensions » (pratique et rituelle, expérimentale et émotionnelle, narrative et mythique, doctrinale et philosophique, éthique et légale, sociale et institutionnelle, matérielle), le bouddhisme est bien, selon lui, une religion[64].

Une philosophie et une religion ?

Pour plusieurs chercheurs, le bouddhisme est à la fois une religion et une philosophie[65],[66],[67],[68]. Une pareille affirmation nécessite de reconsidérer ces catégories. Selon M. Siderits, on peut affirmer à la fois qu’il est une philosophie et une religion, sinon cela reviendrait à séparer strictement foi et raison, division que la majorité des bouddhistes rejetterait[69] et qui est en outre propre à l’Occident[68].

D’autres approches ?

Le bouddhisme est également souvent considéré en Occident comme une « spiritualité », ce qui est une autre manière de rejeter la dénomination de « religion », cette fois-ci en mettant en avant l’expérience personnelle plus que la doctrine ou les pratiques[70]. Pour des raisons similaires, le terme de « sagesse » est lui aussi employé[71].

Le bouddhisme a aussi pu être présenté comme « la vaste gamme de phénomènes sociaux et culturels qui se sont regroupés autour des enseignements d’une figure appelée Bouddha, l’Éveillé »[7